L'usine à groove

Test du Roland SP-808

Fort du succès mérité de ses Grooveboxes et Groovesynths, Roland tente une nouvelle incursion sur la planète Groove avec un échantillonneur d’un concept nouveau, basé sur la technologie du DtD. Voyons si le SP-808 est promis au direct-to-success.

La fin des années 90 aura été marquée, dans l’industrie de la musique électronique version hardware, par trois courants très distincts : la course à la Rom dans les modules GM, le développement de synthétiseurs ultra-puissants à modélisation polyphonique et la prolifération d’instruments estampillés Groove sous toutes ses formes. A tel point que l’on est en droit de se demander si le marché ne va pas rapidement saturer d’instruments dédiés aux musiques qui bougent, comme c’est le cas pour les lecteurs d’échantillons. L’un des principaux acteurs de ce segment prolifique est sans nul doute Roland qui décline frénétiquement ses machines à groove sous différentes formes : boîte, synthétiseur et maintenant échantillonneur. Ceci dit, nous nous sommes accordés pour dire que le JX-305 n’était pas qu’un Groovesynth et étant données ses caractéristiques venant du croisement d’une boîte à rythmes et d’un échantillonneur de phrases en DtD, il ne semble pas évident que le SP-808 doive lui aussi se contenter du titre réducteur de Groovesampler. A coup sûr, la machine s’adresse à ceux qui veulent échantillonner, enregistrer, mixer et remixer sans prise de tête et avec autant de doigts que d’oreilles.

Platine Groove

Roland SP-808

Sous les traits d’une console de 35 cm par 40 pesant plus de 4 kilos, le SP-808 est une machine robuste, faite pour être bougée. Son large panneau avant noir est divisé en deux sections, la première dédiée au mixage et la seconde à l’échantillonnage. La section mixage dispose d’un LCD graphique rétro-éclairé, plus petit et moins lumineux que celui du VS-1680. Au-dessus, on trouve quatre potentiomètres dont trois de niveau d’entrée (micro, ligne et auxiliaire) et un de volume casque. En-dessous enfin, la table de mixage, avec ses 6 faders stéréo pour les 4 pistes, les pads et le Master, 5 switches d’effets, 4 de statut des pistes (sélection, mute) et 4 locators.

La seconde section est constituée de 16 pads lumineux rouge vif chargés de déclencher des boucles en temps réel, de la section effets (sélection matricielle et réglage à l’aide de trois potentiomètres) et du génial D-Beam, contrôleur infrarouge, capable, suivant la position de la main, de déclencher des modulations à définir (Varispeed, filtre, déclenchement de sons). Deux remarques : les pads sont hélas statiques (on contournera ce problème avec un clavier dynamique externe) et le D Beam, né sur la MC-505, est capable d’émettre cette fois deux contrôleurs distincts sur ses parties gauche et droite. Le centre de la machine est dédié à l’édition, avec son alphadial, ses touches de sélection de mode (song, disque, système), de navigation (menus, pages) et de transport de « bande ». Bref, il ne manque pas grand-chose sur l’avant, pas même une touche Undo. On trouve même une astucieuse fonction Pad Cue qui permet d’écouter les échantillons au casque sans les envoyer au Master Out, histoire de se rassurer avant d’envoyer la pêche du siècle au Stade de France devant 80 000 personnes avec une sono de 10 000 Watts. Parfait !

A l’arrière maintenant, on trouve 2 entrées et 2 sorties stéréo Cynch Master et auxiliaire (conversion A/N et N/A sur 20 bits, calculs sur 24 bits en interne), une entrée micro asymétrique, une sortie casque et une entrée pour pédale en jack 6,35mm, le faux trio Midi (in, out/thru commutable) et la prise pour alimentation interne. Une trappe permet d’accueillir l’extension SP808-OP1 dotée de 6 sorties audio directes sur Cynch (trois parties stéréo), de deux sorties numériques S/PDIF coaxiales et optiques, ainsi qu’une interface SCSI. Nous n’émettrons qu’une seule réserve sur l’interface SCSI, incapable de reconnaître autre chose que des Zip et dédiée uniquement aux backups, la cartouche à utiliser devant être insérée dans le lecteur Zip interne. Ce dernier, véritable poumon du SP, est situé sous le panneau avant et sans lui, la machine reste irrémédiablement muette. Bon OK, mais comment ça marche ?

Direct To Groove

Pour faire fonctionner le SP-808, il suffit de lui enfourner une cartouche Zip et de lui connecter une source audio (lecteur de CD, vinyle, micro). Si la cartouche n’est pas formatée, la machine propose gentiment de palier ce petit contretemps en quelques minutes avant d’accepter de fonctionner. A ce stade, il faut choisir sa fréquence d’échantillonnage entre 32 et 44.1kHz. Celle-ci est globale et fixée une fois pour toutes sur une cartouche Zip, ce qui a son importance car la machine ne peut fonctionner au-delà de 44kHz (ainsi, le Varispeed va de 25 à 138% à 32kHz mais de 18 à 100% à 44kHz, argh !). Imaginons maintenant que le formatage soit fait. On se place dans l’une des 64 banques de pads que peut contenir la machine puis on règle les niveaux à l’aide du potentiomètre ligne et du vumètre affiché sur le LCD. On appuie ensuite sur la touche « sampling », on sélectionne un pad, on lance l’échantillonnage (« sampling ») puis on l’arrête (« sampling »). L’échantillon est alors envoyé au pad (celui-ci est éclairé) et le tour est joué. Bien sûr, le SP permet de déclencher le sampling automatiquement (avec pre-trigger) soit par détection de niveau audio, de démarrage d’une song ou de pression sur un pad. Mieux, une fonction « Auto Divide » permet d’affecter automatiquement ou manuellement à des pads contigus des boucles séparées par des silences, ce qui est très pratique.

Roland SP-808

Bref, une ergonomie sans faille et en quelques minutes, on a rempli les 64 banques de 16 pads (nous sommes très forts), sans qu’aucun message de type « sample memory full» ne vienne trop vite gâcher notre plaisir car, et c’est la force du SP-808, tout se fait en Direct-To-Zip. Et comme le Roland comprime ses données suivant un système maison R-DAC, on dispose de 46 minutes (respectivement 64) suivant que l’on travaille à 44.1 ou 32 kHz. Si l’on considère qu’une minute d’audio mono à 44 kHz nécessite 5 Mo, une cartouche Zip de 100 Mo contient en théorie 20 minutes, ce qui nous donne un facteur de compression de l’ordre de 2.3. De plus, la qualité audio n’en souffre pas vraiment et nous invitons Roland à effectuer des tests aveugles et à en publier les résultats pour faire taire les mauvaises langues.

Groove Quartet

Roland SP-808

Au niveau édition des samples, le SP-808 n’est pas aussi perfectionné qu’un sampler pur et dur. En effet, il permet simplement le réglage des niveaux (sans normalisation), de la balance, de la valeur du tempo, des points de bouclage (sans édition graphique des formes d’onde), l’inversion de lecture, le Time Stretch et le Pitch Change. Le Time Stretch permet de modifier la vitesse d’une boucle tout en conservant sa hauteur, avec la possibilité de travailler en BPM (pour peu que le tempo ait été correctement entré au départ). De plus, la machine permet de faire correspondre la longueur de deux échantillons différents, dans la limite de 50% à 150%. Quant au Pitch Change, qui altère la hauteur d’un son sans en changer le tempo, il dispose sur le SP-808 d’un réglage au centième de demi-ton. Ces deux traitements donnent globalement des résultats de qualité relativement bonne.

Côté polyphonie, le SP-808 est limité à  quatre voix stéréo, ce qui n’est pas bien lourd, d’autant que même  en échantillonnant en mono, on ne peut bénéficier de huit parties. Le mode de déclenchement de chaque pad peut prendre les valeurs « gate » (le son est tenu tant que le pad est appuyé), « trigger » (le son est alternativement déclenché et stoppé à chaque appui) ou « drum » (le son est lu jusqu'à la fin), avec en plus une touche « Hold » (tenue des pads déclenchés). Imaginons maintenant que nous ayons samplé plusieurs boucles rythmiques (grosse caisse seule, percussions et phrases dans différentes tonalités) : le SP-808 permet d’enregistrer leur déclenchement séquentiellement comme une boîte à rythmes en temps réel ou pas à pas (à ceci près que les sons seront de véritables boucles de plusieurs mesures et pas de simples coups de percussions) avec une résolution de 96bpqn (et quantisation) et de les mixer sur quatre pistes stéréo maximum. Ainsi, on aura besoin d’entrer peu d’événements puisque les sons déclenchés contiennent de longues portions d’audio. En réalité, une song (jusqu'à 64 sur un disque) pourra contenir 2000 événements maximum. Mais une boucle tenue ou déclenchée à plusieurs reprises n’occupera qu’une fois sa mémoire. Et comme tout ceci s’effectue en DtD, les temps d’accès sont minimes (pas de chargement massif de données) et l’accès à une song prend quelques secondes, le temps de voir les pads s’illuminer un par un (pour patienter). Mieux, aucune sauvegarde intempestive des échantillons n’est nécessaire. C’est beau, le progrès !

Into the Groove

Le SP-808 autorise le rééchantillonnage de sa sortie stéréo, de ses pistes vers les pads, ou des pads vers d’autres pads, avec ou sans effets, en respectant simplement la limite de quatre pistes ou pads stéréo simultanés. Ceci signifie que l’on ne peut avoir qu’un maximum de trois pistes en lecture et une en échantillonnage.

Roland SP-808

Mais le SP-808 peut également être utilisé comme un vrai direct-to-disk, c’est-à-dire sans passer par le sampling et les pads. Seule limite, une seule piste mono ou stéréo est enregistrable à la fois. Dans ce cas, l’enregistrement s’opère comme sur un magnéto classique relié à une table de mixage, avec sélection de la piste, réglage du fader, punch in et out (à la main ou à la pédale, mais sans réglage de crossfade numérique) et monitoring des quatre pistes. Mieux, il est possible de faire appel à l’égaliseur paramétrique et aux effets, en insertion ou en mode départ / retour, le tout en numérique. Encore mieux, on peut fusionner trois pistes sur une quatrième sans vraiment dégrader la qualité (surtout à 44.1 kHz), histoire de contourner les problèmes de limite polyphonique, avec ou sans effets. Pour ceux qui ne veulent pas utiliser la table de mixage de la machine, il suffira de connecter la source audio aux entrées auxiliaires.

Pour éditer les pistes, deux modes coexistent : l’un, rapide, permet de marquer un segment ou des phrases au sein d’une même piste afin de les supprimer, couper, coller ou insérer. L’édition est graphique avec représentation des boucles sous forme de barres (faute d’afficher les formes d’ondes). L’autre, détaillé, peut s’effectuer à l’échantillon près et entre différentes pistes. On y trouve l’ajustement de timing (calage temporel des boucles), le déplacement, le collage et l’insertion de segments d’une piste à l’autre. Dans les deux cas, l’alphadial permet un scrub assez réaliste. Une fois les pistes éditées, il est temps de passer au mixage final. Pour ce faire, on pourra à nouveau utiliser l’égaliseur et faire appel aux effets, avec contrôle en temps réel. Seule déception lors du mixage, les mouvements des faders et des potentiomètres ne sont pas mémorisés mais comme ceux-ci sont transmis via contrôleurs Midi, il sera possible d’automatiser un mix avec un séquenceur externe synchronisé. Tant qu’on en est au Midi, notons que le SP-808 peut se synchroniser en MTC et reconnaît même le MMC en maître ou esclave, ce qui est très bien vu. Merci surtout pour le MMC qui permettra de conserver le sens du groove en toutes circonstances !

Effets groove

Roland SP-808

Chaque piste audio dispose d’un égaliseur 3 bandes dont les deux extrêmes sont semi-paramétriques (fréquence et gain) et le médium paramétrique (fréquence, gain et Q). Celui-ci peut, à l’instar des effets, soit être utilisé en (re-)échantillonnage, soit en remixage, mais pas directement sur un son déclenché depuis un pad.

Passons maintenant aux effets déclinés sous la forme de  20 algorithmes très originaux orientés vintage, pouvant être utilisés en insert ou en parallèle, pré/post fader. Dans cette caverne d’Ali Baba, on trouve un isolateur avec filtre, un éliminateur de médium, un compresseur / limiteur / enhancer, un simulateur de platine vinyle, un processeurs lo-fi et même un synthé virtuel, en plus des habituels réverbérations et chorus. Le synthé est une modélisation analogique monophonique tirée du JP-8000 et comprend pas moins de 60 paramètres. Evidemment, il est pilotable par Midi mais ne répond curieusement pas au pitchbend, tiens ! Les autres algorithmes sont tous très corrects et bien dans le contexte avec jusqu'à 30 paramètres. Sont fournis 99 presets et 99 mémoires par disque pour les sauvegarder. Tous les paramètres sont modulables en temps réel par les 3 potentiomètres (x 2) de la face avant et le D-Beam, et ces modifications sont bien entendu enregistrables sur les pistes audio mais curieusement pas pilotables via Midi depuis un séquenceur externe. Enfin, un Step Modulator ajoute du piment au groove à la manière d’un séquenceur analogique 16 pas (ou 8 pas sur 2 canaux), permettant, suivant les effets auxquels on décide de l’appliquer, de recréer tantôt un arpégiateur (avec le synthé virtuel), tantôt de faire varier la fréquence d’un filtre au cours de la lecture des songs. Bref, le SP-808 n’a pas fini de nous faire bouger !

Groove Studio

Avec des produits très réussis comme la MC-505 et le JX-305, Roland décline sa gamme de Groove machines à tire-larigot, au point de devenir le spécialiste du segment, tout en protégeant astucieusement l’image des produits haut de gamme tels que le JV-2080 et le VS-1680. Avec le SP-808, Roland crée un instrument d’un concept nouveau, faisant appel à la technologie de l’échantillonnage DtD tout en conservant une ergonomie de boîte à rythmes. Cependant, le SP-808 n’a rien à voir avec un ASR-X Ensoniq, une SP1200 E-mu ou une MPC2000 Akaï : il n’en a ni la polyphonie, ni le séquenceur, ni la puissance d’édition des échantillons. Mais la machine, certes orientée techno et consorts (du moins sur le capot), va tout de même bien au-delà de la simple production de musiques à phrases bouclées.

D’abord, elle incite à l’expérimentation, avec ses capacités de rééchantillonnage et d’échange de sons entre les pads et les pistes audio. Ensuite, avec sa table de mixage très correcte et ses effets intégrés, elle peut très bien faire office de Portastudio pour réaliser ses maquettes. Evidemment, elle n’est pas exempte de tout reproche, telles la polyphonie plancher, l’édition limitée des échantillons, la mémoire d’événements assez courte et l’ouverture limitée vers l’extérieur (utilisation exclusive de Zip, format propriétaire). Ceci dit, elle permet au musicien d’assembler rapidement ses idées, en lui offrant la possibilité de revenir en arrière et de tester différentes versions, avec une spontanéité, une ergonomie et une qualité sonore irréprochables. Bref, un grand cru de Groove !

Glossaire

Midi Clock (horloge Midi) : signaux envoyés par le maître sous forme d’impulsions à intervalles réguliers, sur lesquels l’esclave se colle « bêtement », comme les galériens suivant les coups de tambour du chef d’équipage.

MTC (Midi Time Code) : synchronisation Midi dans laquelle le maître envoie un temps absolu (heures / minutes / secondes / images depuis le point de départ) et l’esclave met son horloge à jour pour qu’elle corresponde au temps du maître.

MMC (Midi Machine Control) : ensemble de signaux qui permettent à un appareil maître de commander des appareils esclaves. Ainsi, toutes les machines répondront de façon identique aux commandes de transport du séquenceur.

Points forts

  • Concept novateur
  • Qualité sonore
  • Spontanéité
  • Travail en direct-to-disk
  • Capacité de rééchantillonnage
  • Excellente ergonomie
  • Echanges audio aisés pistes ⇔ pads
  • Lecteur Zip intégré
  • Mémoire disponible
  • Qualité et typologie des effets
  • Contrôleur D-Beam (double)
  • Extension sorties séparées
  • Construction soignée et robuste
  • Mode d’emploi clair et en français

Points faibles

  • Polyphonie limitée à 4 voix stéréo
  • Edition restreinte des samples
  • Pas d’édition graphique des ondes
  • Pads non sensibles à la vélocité
  • Séquenceur limité en événements Midi
  • Fréquence de sampling globale par disque
  • Utilisation SCSI limitée aux supports Zip
  • Format propriétaire pas compatible
  • Pas d’automation interne des faders